A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos chars.
Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et les mêmes villages,—plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient devant nous sur le chemin.
Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes.
Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,—infatigables, s'excitant par des cris.
La nuit est douce, tiède,—en haut très étoilée et en bas pleine de petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts, tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos pieds.
Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs, nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les branches d'arbre.
Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une maison de thé;—une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé.