Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans l'obscurité bleuâtre, aux étoiles.
Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.—Et il calcule que le soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever sur Trémeulé-en-Toulven,—et que c'est justement aujourd'hui le second dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce pardon de l'année dernière...
Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés sont encore pleines de monde, et les rues éclairées.
Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues, légèrement endormies.
Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze.
LES FEMMES JAPONAISES
Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,—et voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures rieuses de mousmés, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes, petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des ombrelles.—Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi j'entends, dans le silence, comme des petits rires...
Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,—ou peut-être à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables entre ces deux peuples pourtant si différents;—et encore, si cette étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté, qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes.