Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus...

Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes d'artifices.

Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques, divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou câlines,—comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que fatigue le trop grand jour.

Au-dessus de ces petits regards bridés,—mais très loin au-dessus, très haut perchés,—se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois qu'il s'agit de représenter une Japonaise.

Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de femmes tient dans cet arrangement de l'œil, qui est général, et aussi dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race.

Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même quelquefois en fin bec d'aigle.

Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes, bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites œuvres d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une expression à la fois jeune et morte.


A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses; elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes et ses chapeaux.

Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie, j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et, malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle, l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux!