[ [1] Ceci est écrit en 1890.

Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges, des rites, des costumes, des élégances immuables.

Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux dames du palais de s'habiller comme leurs sœurs d'Europe; on a fait venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires. Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche, gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins, les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de cotillon et des soupers.

Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres formels d'un empereur.

Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses ou marquises—(car les vieux titres japonais ont été aussi changés contre des équivalents d'Europe)—qui arrivaient presque à être charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra; mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste toujours;—il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.


Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux du plus mauvais goût occidental, et—qui sait,—reprenant peut-être les somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,—et nous n'y voyons plus rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit? C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur le mystère du monde, sur la religion et sur la mort.

Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères, héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en bec d'aigle.


La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore, loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé, ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence accompagnant une banalité polie;—puis c'est tout.