Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre, que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est encore de la déclarer énigmatique.

Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte. De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense, un involontaire sourire.

Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des appartements grands comme la main, dont les parois de papier s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté, est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la vie; elles rient dans les temples et aux funérailles.

Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts.

Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre, elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs.

Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part; quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air d'être à peine sorties du rabot des menuisiers.

Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom, brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très dominante,—tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête, forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur, où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés.

Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées obi, qui sont d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois, sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures, elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières. Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de révérences.

Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre, qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller, la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit invariablement bleues;—et des petites lampes discrètes, voilées sous des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes de bois léger, pourraient flotter dans l'air.