Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont ouvrières dans les fabriques,—ou même portefaix.

Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là grossir pour un temps le nombre de ces milliers de mousmés destinées à servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la mousmé, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La mousmé est innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi disposée à tous les jeux. Non seulement la mousmé abonde dans les villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre, c'est encore la mousmé qui apparaît, pas plus naïve aux champs que dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante, toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la mousmé est souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère tournerait tout de suite à la grimace de singe.—Mais elle se retire en général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un mari—d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,—ni, à la rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec un sourire et qui leur prêterait presque un charme...

Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans les circonstances où il faut quitter sa robe,—au bain par exemple,—elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées. Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le moindre mystère; à Nagasaki,—ville bien moins européanisée que Yokohama ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour cela fermée aux acheteurs.

Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral, même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir, surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs mœurs.

Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets.

Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues, les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique exquis!

Elles sont même d'adorables sœurs aînées; on les voit presque toutes, petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille tendresse.

Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux sœurs, orphelines pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout confort personnel dans la vie.


Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage.