J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien régime.

Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite.


Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir.


Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux, dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si étrangement se greffer sans rien détruire.

Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,—sans cependant croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts, presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits, flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier, qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme un fluide ancestral, qui plane et veille sur les vivants.—Ici encore, nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons jamais.

Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers; il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts...

Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire; puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par instant avoir l'irréflexion des oiseaux.