Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,—qui sont continuels,—à toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples.

Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine et de leurs larges coques de cheveux bien noirs.

Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage à un sanctuaire ou à un autre,—quelquefois en l'honneur d'un dieu si antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde.

Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages, quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou mousmés, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités, de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,—où les attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs—clac, clac—comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à l'effroi du surnaturel...


La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est de loin, à peine différente du paysan son époux—qui porte chignon comme elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande; la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre, est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre.

La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire.

Peut-être est-elle plus honnête que sa sœur des villes, et de mœurs plus régulières,—à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable accueil et ses sourires.

Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,—il y avait sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables...