*Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au Conservatoire de Yeddo.
—Eh bien, mais, pourquoi donc pas des Guéchas? qu'est-ce que cela peut me faire, à moi, qu'elles soient des Guéchas?—Plus tard, quand je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être apprécierai-je moi-même l'énormité de ma demande: on dirait vraiment que j'ai parlé d'épouser le diable....
Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine mademoiselle Jasmin.—Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas songé tout de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va dès demain, dès ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de Diou-djen-dji. C'est une demoiselle très jolie, d'une quinzaine d'années. On l'aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la loger dans une maison agréable et bien située,—ce qu'un galant homme comme moi ne peut manquer de faire.
Va pour mademoiselle Jasmin,—et séparons-nous, l'heure presse. M. Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses premières démarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De rétribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes camarades de la Triomphante.
C'est entendu.
Saluts profonds,—on me rechausse à la porte.
Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la main, se recommande à moi pour l'avenir: sa station est justement sur le quai; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de gauche à l'une de mes pièces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitués.—A merveille, il aura ma pratique, c'est promis.—Allons-nous-en. Les servantes, qui m'ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut final et restent prosternées sur le seuil—tant que je suis en vue dans le sentier sombre où les fougères achèvent de s'égoutter sur ma tête....
[IV]
Trois jours ont passé. C'est à la tombée de la nuit, dans un appartement qui depuis la veille est le mien.—Nous nous promenons, Yves et moi, au premier étage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pièce vide dont le plancher sec et léger craque sous nos pas—un peu agacés l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi, tout à coup, je me sens froid au cœur, à l'idée que j'ai choisi et que je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si étrangère, perchée haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.