Quelle idée m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent l'isolement et la tristesse?... L'attente m'énerve et je m'amuse à examiner les petits détails du logis. Les boiseries du plafond sont compliquées et ingénieuses. Sur les châssis de papier blanc qui forment les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues bleues, à plumes....

—Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.

Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure déjà, et la nuit arrive, et le canot qui devait nous ramener à bord pour dîner va partir. Il faudra souper ce soir à la japonaise, qui sait où. Les gens de ce pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.

Et je continue d'inspecter les menus détails drôles de ma maison.—Tiens! au lieu de poignées, comme nous en aurions mis, nous, pour tirer ces châssis mobiles, ils ont placé des petits trous ovales ayant la forme d'un bout de doigt, destinés évidemment à introduire le pouce.—Et ces petits trous ont une garniture de bronze,—et, regardé de près, ce bronze est curieusement ouvragé: ici, c'est une dame qui s'évente; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le goût de ce peuple! S'appliquer à une œuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou à mettre le pouce qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand châssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires imperceptibles,—et tout cela pour arriver à produire un effet d'ensemble nul, un effet de nudité complète....

Yves regarde encore, comme sœur Anne. Du côté où il se penche, ma véranda donne sur une rue, plutôt sur un chemin bordé de maisons qui monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la montagne, dans les champs de thé, les broussailles, les cimetières. Moi, ça m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du côté opposé; mon autre façade, en véranda aussi, s'ouvre sur un jardin d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec tout le vieux Nagasaki japonais tassé en fourmilière noirâtre à deux cents mètres sous mes pieds. Ce soir, par un crépuscule terne, un crépuscule de juillet pourtant,—ces choses sont tristes. Il y a de gros nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gîte étrange; j'y éprouve des impressions de dépaysement extrême et de solitude; rien que la perspective d'y passer la nuit me serre le cœur....

—Ah! pour le coup, frère, dit Yves, je crois,—je crois fort... que la voilà!!!

Je regarde par-dessus son épaule et j'aperçois—vue de dos—une petite poupée en toilette, que l'on achève d'attifer dans la rue solitaire: un dernier coup d'œil maternel aux coques énormes de la ceinture, aux plis de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son obi en satin mauve; un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier rayon mélancolique du couchant l'éclaire; cinq ou six personnes l'accompagnent.... Oui, évidemment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma fiancée qu'on m'amène!!...

Je me précipite au rez-de-chaussée, qu'habitent la vieille madame Prune, ma propriétaire, et son vieux mari;—ils sont en prières devant l'autel de leurs ancêtres.

—Les voilà, madame Prune, dis-je en japonais, les voilà! Vite le thé, le réchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous les accessoires de ma réception!

J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se déposent à terre; l'escalier crie sous des pieds déchaussés.... Nous nous regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....