Entre une vieille dame,—deux vieilles dames,—trois vieilles dames, émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire,—puis des jeunes tout à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en politesses réciproques: et je te salue—et tu me salues,—et je te ressalue, et tu me le rends—et je te ressalue encore, et je ne te le rendrai jamais selon ton mérite,—et moi je me cogne le front par terre, et toi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la figure contre le parquet.
Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la fois, nous deux restant debout les yeux fixés sur l'escalier. Et enfin émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon d'ébène, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle Jasmin ma fiancée!!...
Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjà! Bien avant de venir au Japon, je l'avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à thé—avec son air bébête, son minois bouffi,—ses petits yeux percés à la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues.
Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire me quitte tout à fait et je me sens au cœur un froid plus profond. Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais!...
Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,—tandis que pour me donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites tasses, les petits pots, les braises....
Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou m'interroge anxieux:
—Comment me plaît-elle?
Et je réponds à voix basse mais résolument:
—Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais!
Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou: «Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard, discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à présent, pour ces personnes si polies!»