Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'honnêteté (c'est un mot de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience, de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne l'aurais cru, à un vrai mariage.
—Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M. Kangourou, consterné lui-même.
J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse:
—Elle est bien jeune, dis-je,—et puis trop blanche; elle est comme nos femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.—Mais c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous assure qu'elle est jaune....
Yves se penche à mon oreille:
—Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau, avez-vous remarqué celle qui est assise?
Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme. Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant.
—Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé, là-bas?
—Là-bas, monsieur?—C'est une personne appelée mademoiselle Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution pour son affaire manquée.
Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux, qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse, avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de reculer, moitié maussade, moitié souriante.