Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout, dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste, par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers, n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.

D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis mon entrée au monde,—et celui-ci, plus agité, au milieu de choses étranges.

Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file indienne, chacun dans un petit char sautillant,—nous entraînent jusqu'à l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de géants qui monte tout droit dans la montagne.

C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste absolument avec les mièvreries d'alentour.

Nous grimpons, nous grimpons,—Chrysanthème nonchalante, faisant la fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive. En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on ne les dirait pas japonaises.

Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent une couleur un peu gaie, un peu éclatante.

Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à mi-montagne et au fond duquel se trouve la Donko-Tchaya,—en français: la maison de thé des Crapauds.

C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches (aspect funéraire),—et deux mousmés très rieuses s'empressent à nous servir.

Mousmé est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce mot, de la moue (de la petite moue gentille et drôle comme elles en font) et surtout de la frimousse (de la frimousse chiffonnée comme est la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français qui le vaille.

Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette Donko-Tchaya, qui est d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre, sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle a emprunté son nom attrayant.—Crapauds heureux qui se promènent et chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds français.