Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous, partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds, la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent, bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de nations,—tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France lointaine.
Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à boule rouge: il représente cet Empire du Soleil Levant où nous sommes.
A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc, il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne alentour est silencieuse.
Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur parmi les jeunes femmes.—Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de rouge,—et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères effrayantes dans des nuages.
Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme elle l'avait souhaité.
Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle, ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.
Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus effroyable: Boum! apporté par une bouffée de la brise qui se lève.
—Nippon Kané! nous explique Chrysanthème.
Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. Nippon Kané (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!—C'est la cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de nous.—Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable dans l'air.
Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile d'oiseau;—ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....