La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons, Yves et moi, la concession européenne, pour rentrer à bord et reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la Triomphante qui jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre «Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....
Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves, luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si effrontées.
[XII]
18 juillet.
Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.
Et naturellement nous recevons toutes ces dames.
D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande, celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me menait quelquefois au théâtre des Animaux savants; il y avait là une certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.
Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant, je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant Chrysanthème, la reine de céans.
On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;—et c'est gentil, paraît-il....