[XXI]

En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous, on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de jardins,—puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers qui s'en vont vers les cimes à travers les plantations de thé, les buissons de camélias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetières; depuis des siècles et des siècles, on monte là des morts.

Mais ces sépultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il semble que, chez ce peuple enfantin et léger, la mort même ne se prenne pas sérieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des lotus, ou des bornes funéraires avec des inscriptions d'or; elles se tiennent groupées dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des terrasses naturelles agréablement situées; on y arrive généralement par de longs escaliers de pierre tapissés de mousse, en passant de temps en temps sous quelqu'un de ces portiques sacrés dont la forme, toujours la même, est rude et simple, et qui sont une réduction de ceux des temples.

Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques qu'elles n'effraient pas, même la nuit. C'est une région de cimetières abandonnés. Les morts qu'on avait cachés là-dessous se sont fondus dans la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux petits bouddhas rongés par le lichen, semblent ne plus être que l'attestation de séries d'existences antérieures aux nôtres et tout à fait perdues dans le recul mystérieux des temps.


[XXII]

Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.

Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre. Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux voyageurs dans les hôtelleries.

Cela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent, on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques tasses à couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en sauce, un bonbon salé, un piment sucré.... A tout cela, Chrysanthème goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes, en relevant le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait une grimace,—en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après, avec horreur.

Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger: après tant de petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre, une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol (quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette bleue;—brasse ces choses ensemble;—porte le bol à ses lèvres et enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au fond de son gosier.