Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit ternir jamais l'irréprochable netteté. La dînette est terminée.


[XXIII]

2 août.

En bas, dans la ville, à un carrefour, une chanteuse des rues s'était installée; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous étions arrêtés comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthème et moi.

Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et chantait, en roulant les yeux d'une manière féroce comme un virtuose exécutant des difficultés. Elle baissait la tête, se rentrait le menton dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps; elle arrivait à se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'où (ce qui est la grande manière théâtrale, le dernier mot de l'art pour interprétation des morceaux tragiques).

Yves lui jeta un regard indigné:

—Oh! par exemple! dit-il,—mais c'est la voix d'une... (dans son étonnement, les mots lui manquaient)—c'est la voix d'un... d'un monstre!...

Et il me regarda, presque épouvanté par cette petite, anxieux de savoir ce que j'en pensais.

D'ailleurs il était de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves, parce que je l'avais obligé à sortir coiffé de certain chapeau de paille, à bords très relevés, qui ne lui plaît pas.