J'y reviens beaucoup trop souvent à mon enfance; j'en rabâche en vérité. Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en ce temps-là; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie; c'étaient comme des images réveillées, des rappels d'existences antérieures; ou bien c'étaient comme des pressentiments d'existences à venir, d'incarnations futures dans des pays de rêve; et puis des attentes de merveilles de toute sorte—que le monde et la vie me réservaient sans doute pour plus tard—pour quand je grandirais. Eh bien, j'ai grandi et n'ai rien trouvé sur ma route, de toutes ces choses vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rétréci et obscurci peu à peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacés, les horizons d'en avant se sont lentement refermés et remplis de ténèbres grises. Il sera bientôt l'heure de m'en retourner dans l'éternelle poussière, et je m'en irai sans avoir compris le pourquoi mystérieux de tous ces mirages de mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles patries jamais retrouvées, de je ne sais quels êtres désirés ardemment et jamais embrassés....


[XXXIII]

M. Sucre, avec mille grâces, du bout de son fin pinceau trempé dans l'encre de Chine, a tracé sur une jolie feuille de papier de riz deux cigognes charmantes et me les a offertes de la manière la plus aimable, comme un souvenir de lui. Elles sont là, dans ma chambre de bord, et, dès que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traçant à main levée avec une si élégante aisance.

Le godet dans lequel M. Sucre délaie son encre est en lui-même un vrai bijou. Taillé dans un bloc de jade, il représente un petit lac avec un rebord fouillé en manière de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une petite maman crapaud, également en jade, qui s'avance comme pour se baigner dans le petit lac où M. Sucre entretient quelques gouttelettes d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants crapauds également en jade, l'un perché sur sa tête, les trois autres folâtrant sous son ventre.

M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il excelle vraiment à représenter des groupes, des duos, si l'on peut s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don d'interpréter ce sujet d'une manière aussi rapide et aussi galante: d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les plumes, crac, crac, crac,—une douzaine de coups de son habile pinceau, tenu d'une main très joliment posée,—et ça y est, et d'un réussi toujours!

M. Kangourou raconte, sans y trouver à redire d'ailleurs, qu'autrefois ce talent a rendu de grands services à M. Sucre. C'est que madame Prune, paraît il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait à présent, en voyant une vieille dame si dévote, si bien posée, ayant des sourcils rasés si correctement...—enfin madame Prune, paraît-il, recevait autrefois beaucoup de messieurs,—des messieurs qui venaient toujours isolément,—et cela donnait à penser.... Or, quand madame Prune était occupée avec une visite, si un nouvel arrivant se présentait, son ingénieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre, le retenir, s'offrait aussitôt à lui peindre quelques cigognes, dans des attitudes variées....

Voilà comment, à Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain âge possèdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.


[XXXIV]