Dimanche 25 août.

Vers six heures du soir, pendant mon quart, la Triomphante quitte sa prison creusée entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de manœuvre, puis nous mouillons sur rade, à notre ancienne place, au pied des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un nuage; il a cette limpidité particulière aux ciels que les typhons ont balayés, transparence excessive, permettant de distinguer dans les lointains d'infimes détails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le grand souffle terrible avait emporté jusqu'aux plus légères brumes errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, après ces pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une splendeur printanière, se sont rafraîchies—comme s'avivent d'un éclat mouillé les tons d'une peinture fraîchement lavée. Les sampans et les jonques, qui depuis trois jours s'étaient tenus blottis, s'en vont vers le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.

A huit heures, à la nuit, la manœuvre étant terminée, je m'embarque avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entraîne cette fois et veut me ramener dans mon logis.

A terre, une bonne odeur de foin mouillé. Un clair de lune admirable, dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit à Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthème, que j'ai presque un remords, sans qu'il y paraisse, d'avoir abandonnée si longtemps.

En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, là-haut perchée. Elle est tout ouverte, très éclairée, et on y joue de la guitare. Voici même que j'aperçois la tête d'or de mon Bouddha, entre les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis Chrysanthème apparaît aussi, sous la véranda, en silhouette très nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches retombantes, accoudée comme pour nous attendre.

Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manière un peu hésitante, mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace à pleins bras.

Et je le revois sans déplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque oublié l'existence, que je m'étonne de retrouver encore mien. Chrysanthème a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour une fête, elle a élargi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allumé nos lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la Triomphante, elle espérait bien que nous allions enfin revenir et, ses préparatifs terminés, pour occuper ses heures d'attente, elle étudiait un duo de guitare avec Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!

—Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux, entreprendre une traversée si longue, en sampan sur la rade....

Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il faudrait être difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce soir.

Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande promenade dans Nagasaki; nous emmènerons Oyouki-San, deux cousines de Chrysanthème qui se trouvent là, et d'autres petites voisines encore si cela leur fait plaisir; nous achèterons les jouets les plus drôles; nous mangerons toute espèce de gâteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons à point! Justement il y a pèlerinage de nuit au grand temple de la Tortue Sauteuse! Toute la ville y sera; tous les camarades mariés viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et Jonquille, avec l'ami d'une invraisemblable hauteur. Et elles deux, pauvre Chrysanthème, pauvre Oyouki-San, le cœur très gros, restaient au logis, parce que nous n'étions pas là et parce que madame Prune, après son dîner, avait été prise de pâmoisons et de vapeurs....