La cour du temple,—nous sommes arrivés.

C'est le dernier et le plus étonnant tableau de la féerie de ce soir,—tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques éclairés par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les cryptomérias sacrés, étendent comme un dôme leurs branches noires.

Nous voilà assis tous, avec nos mousmés, sous le tendelet enguirlandé de fleurs d'une des nombreuses petites maisons de thé que l'on a improvisées dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des grands escaliers par où la foule continue d'affluer; nous sommes aux pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pièce dans le ciel de la nuit avec une massive rigidité de colosse; aux pieds aussi d'un monstre qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace méchante et son rire.

Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses écrasantes du premier plan, dans le décor invraisemblable de cette fête; ils se découpent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague et cendré là-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrière eux, Nagasaki se déroule, à vol d'oiseau, très faiblement dessiné dans de l'obscurité transparente avec des myriades de petits feux de couleurs; puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'étoiles leurs dentelures exagérées:—bleuâtre sur bleuâtre, diaphane sur diaphane. Et un coin de la rade apparaît aussi, très haut, très indécis, très pâle, ayant l'air d'un lac monté dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'à un reflet de lumière lunaire qui les fait resplendir comme une nappe argentée.

Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal. Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousmés à petits yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si fraîche et dont les beaux chignons luisent, piqués de fleurs en argent. Et des hommes très laids promènent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes.

Derrière nous, le temple, tout illuminé, tout ouvert; les bonzes assis en théories immobiles, dans le sanctuaire étincelant d'or qu'habitent les divinités, les chimères et les symboles. La foule, avec son bourdonnement monotone de rires et de prières, se presse autour, lançant à pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le métal monnayé roule à terre, dans l'enceinte réservée aux prêtres où les nattes blanches disparaissent complètement sous les pièces de toutes les grandeurs, amoncelées comme après un déluge d'argent et de bronze.

Nous sommes là, nous, très dépaysés dans cette fête, regardant, riant puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une langue insuffisamment apprise, que ce soir, troublés par je ne sais quoi, nous n'entendons même plus. Il fait très chaud sous notre tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des tasses, de petits sorbets drôles ressemblant à du givre parfumé, ou bien ayant un goût de fleurs dans de la neige. Nos mousmés se sont fait servir, à pleins bols, des haricots au sucre mêlés à de la grêle,—à de vrais grêlons comme on en ramasserait après une giboulée de mars.

Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal, avec une sonorité qui semble puissante, mais cependant pénible et comme étouffée dans de l'eau. Partout tintent des crécelles, bruissent durement des claquebois. Nous avons l'impression d'être enlevés nous aussi dans l'immense élan de cette gaîté incompréhensible, à laquelle se mêle, dans une proportion que nous ne savons même pas apprécier, quelque chose de mystique, je ne sais quoi de puéril et de macabre en même temps. Une sorte d'horreur religieuse est répandue par ces idoles, que nous devinons derrière nous dans le temple, par ces prières confusément entendues;—surtout par ces têtes de renard blanc, en bois laqué, cachant, de temps à autre, les visages humains qui passent,—par tous ces affreux masques blêmes....

Dans les jardins et les dépendances de ce temple se sont installés d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, bariolées de lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos mousmés ont achevé leurs dévotions et jeté leurs offrandes.

Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scène, étendu à plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles parlent, gesticulent—, puis s'effondrent comme des loques vides; remontent de nouveau d'une poussée brusque, comme mues par un ressort, changent de costume, changent de figure, se démènent dans une frénésie continuelle. A un moment donné, il en paraît jusqu'à trois, quatre à la fois: ce sont les quatre membres de l'homme couché, ses deux jambes en l'air et ses deux bras, habillés chacun d'une robe, coiffés d'une perruque et surmontés d'un masque. Des scènes, des batailles à grands coups de sabre se passent entre ces fantômes.