Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque fois qu'elle reparaît avec sa tête plate au rire de cadavre, les lampes se baissent; la musique à l'orchestre devient une sorte de gémissement de flûtes très sinistre, avec un trémolo de claquebois qui fait songer à des os entrechoqués.—Évidemment elle joue dans la pièce un très vilain rôle, cette personne; elle doit être une vieille goule malfaisante et affamée. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours projetée avec une netteté voulue sur un écran blanc; par un procédé qui ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une ombre véritable, est celle d'un loup.—A un moment donné, la vieille se retourne, présente de côté son nez camus pour accepter un bol de riz qu'on lui offre; alors, sur l'écran, on voit le profil du loup s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gémit, tremblote—puis éclate en cris funèbres comme un concert de hiboux; c'est qu'à présent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi, remue ses mâchoires, grignote une autre ombre... très reconnaissable: un bras de petit enfant.

Nous allons voir ensuite la grande salamandre du Japon,—une bête rare en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente et endormie, qui semble un essai antédiluvien, resté par oubli dans les eaux intérieures de ces archipels.

Après, l'éléphant savant, dont nos mousmés ont peur; puis les équilibristes, la ménagerie....

Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, à Diou-djen-dji.

D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a déjà habitée une nuit. Puis nous nous couchons nous-mêmes, après les préparatifs de rigueur, la petite pipe fumée, et le pan! pan! pan! pan! sur le rebord de la boîte.

Mais voici qu'en dormant Yves se démène, se trémousse, envoie des coups de pied dans la cloison, fait un tapage affreux.

Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rêve de la vieille femme à ombre de loup.—L'étonnement se peint sur la figure de Chrysanthème, qui s'est dressée sur son coude pour écouter....

Tout à coup, un trait de lumière; elle a compris ce qui le tourmente:

Ka! (Les moustiques!) dit-elle.

Et, pour mieux me faire saisir de quelle bête elle veut parler, elle me pince au bras, très fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se sentirait piqué....