Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternes à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village; la plus infime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres et que, dans le jour, on n'avait même pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant. Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout; de tous les côtés de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense, étagée autour de nous en un vertigineux amphithéâtre. Et en dessous, tant l'eau était tranquille, une autre ville, aussi illuminée, descendait au fond de l'abîme. La nuit était tiède, pure, délicieuse; l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient. Des sons de guitares, venant des «maisons de thé» ou des mauvais lieux nocturnes, semblaient, dans l'éloignement, être des musiques suaves. Et ce chant des cigales,—qui est au Japon un des bruits éternels de la vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres,—on l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une cascade de cristal....
[III]
Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans trêve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue à ne pas se voir d'un bout du navire à l'autre. On eût dit que les nuages du monde entier s'étaient réunis dans la baie de Nagasaki, avaient pris rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler à leur aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela tombait épais. A travers un voile d'eau émiettée, on apercevait encore la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles étaient perdues dans les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux de nuages, qui avaient l'air de se détacher de la voûte obscure, qui traînaient là-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,—et qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.—Et toute la surface de la baie, piquée de pluie, tourmentée par des tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gémissait, se démenait dans une agitation extrême.
Un vilain temps pour mettre pied à terre une première fois.... Comment aller chercher épouse, sous ce déluge, dans un pays inconnu!...
Tant pis! Je fais toilette et je dis à Yves,—qui sourit à mon idée de promenade quand même:
—Fais-moi accoster un «sampan», frère, je te prie.
Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une espèce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait près de nous sur la mer, mené à la godille par deux enfants jaunes tout nus sous l'averse.—La chose s'approche; je m'élance dessus; puis, par une petite trappe en forme de ratière que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse et m'étends tout de mon long sur une natte—dans ce que l'on appelle la «cabine» d'un sampan.
J'ai juste la place de mon corps couché, dans ce cercueil flottant—qui est d'ailleurs d'une propreté minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf. Je suis bien abrité de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me voilà en route pour la ville, naviguant à plat ventre dans cette boîte; bercé par une lame, secoué méchamment par une autre, à moitié retourné quelquefois—et, dans l'entrebâillement de ma ratière, apercevant de bas en haut les deux petits personnages à qui j'ai confié mon sort: enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti, mais déjà musclés comme de vrais hommes en miniature, déjà adroits comme de vieux habitués de la mer.
...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!—En effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles grises du quai, là tout près. Alors j'émerge de mon sarcophage, me disposant à mettre le pied, pour la première fois de ma vie, sur le sol japonais.