Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux, irritante, insupportable.
A peine suis-je à terre, qu'une dizaine d'êtres étranges, difficiles à définir dès l'abord à travers l'ondée aveuglante—espèces de hérissons humains traînant chacun quelque chose de grand et de noir—bondissent sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert sur ma tête un immense parapluie, à nervures très rapprochées, sur lequel des cigognes sont peintes en transparent,—et les voici qui me sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre.
On m'avait prévenu: ce sont simplement des djins qui se disputent l'honneur de ma préférence; cependant je suis saisi de cette attaque brusque, de cet accueil du Japon pour une première visite. (Des djins ou des djin-richisans, cela veut dire des hommes-coureurs traînant de petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant à l'heure ou à la course, comme chez nous les fiacres.)
Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,—aujourd'hui très mouillées,—et leur tête se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors, hérissés à la porc-épic; on les dirait habillés avec le toit d'une chaumière.—ils continuent de sourire, attendant mon choix.
N'ayant l'honneur d'en connaître aucun, j'opte à la légère pour le djin au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il étend un tablier ciré, me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais quelque chose qui doit signifier ceci: «Où faut-il vous conduire, mon bourgeois?» A quoi je réponds dans la même langue: «Au Jardin-des-Fleurs, mon ami!»
J'ai répondu cela en trois mots appris par cœur, un peu à la manière perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d'être compris,—et nous partons, lui courant ventre à terre; moi traîné par lui, tressautant sur la route dans son char léger, enveloppé de toiles cirées, enfermé comme dans une boîte;—toujours arrosés tous deux, faisant jaillir l'eau et la boue du sol détrempé.
«Au Jardin-des-Fleurs», ai-je dit comme un habitué, surpris moi-même de m'entendre. C'est que je suis moins naïf en japonerie qu'on ne pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la leçon, et je sais beaucoup de choses: ce Jardin-des-Fleurs est une maison de thé, un lieu de rendez-vous élégant. Une fois là, je demanderai un certain Kangourou-San, qui est à la fois interprète, blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir peut-être, si mes affaires marchent à souhait, je serai présenté à la jeune fille que le sort mystérieux me destine.... Cette pensée me tient l'esprit en éveil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable....
Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-là, par l'entrebâillement de ces toiles cirées, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture! Un Japon maussade, crotté, à demi noyé. Tout cela, maisons, bêtes ou gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des écrans et des potiches, m'apparaissant dans la réalité sous un ciel noir, en parapluie, en sabots, piteux et troussé.
Par instants l'ondée tombe si fort que je ferme tout bien juste; je m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout à fait dans quel pays je suis.—Cette capote de voiture a des trous qui me font couler des petits ruisseaux dans le dos.—Ensuite, me rappelant que je voyage en plein Nagasaki et pour la première fois de ma vie, je jette un regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons dans quelque petite rue triste et noirâtre (il y en a comme ça un dédale, des milliers); des cascades dégringolent des toits sur les pavés luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent les choses.—Parfois nous croisons une dame, empêtrée dans sa robe, mal assurée sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se trousse sous un parapluie de papier peinturluré. Ou bien nous passons devant une entrée de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit, assis le derrière dans l'eau, me fait la grimace, féroce.
Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voilà près d'une heure que nous courons à toutes jambes et cela ne paraît pas finir. Et c'est en plaine; on ne soupçonnait pas cela, de la rade, qu'il y eût une plaine si étendue dans ce fond de vallée.