Par exemple, il me serait impossible de dire où je suis, dans quelle direction nous avons couru; je m'abandonne à mon djin et au hasard.

Et quel homme-vapeur, mon djin! J'étais habitué aux coureurs chinois, mais ce n'était rien de pareil. Quand j'écarte mes toiles cirées pour regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que j'aperçois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, musclées, détalant l'une devant l'autre, éclaboussant tout, et son dos de hérisson, courbé sous la pluie.—Les gens qui voient passer ce petit char, si arrosé, se doutent-ils qu'il renferme un prétendant en quête d'une épouse?...

Enfin mon équipage s'arrête, et mon djin, souriant, avec des précautions pour ne pas me faire couler de nouvelles rivières dans le cou, abaisse la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le déluge, il ne pleut plus.—Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'années, à l'air vif et vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'eût dit que, peu de jours plus tard, ce même djin.... Mais non, je ne veux pas ébruiter cela encore; ce serait risquer de jeter sur Chrysanthème une déconsidération anticipée et injuste....

Donc, nous venons de nous arrêter. C'est à la base même d'une grande montagne surplombante; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses, lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les yeux.—La terre de ce pays est bien rouge.—Les herbes, les fleurettes qui bordent le chemin me sont étrangères;—pourtant, dans la palissade, il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a une odeur compliquée; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un mélange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants, des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien me croire n'importe où.

Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent.

—Nous allons bien au Jardin-des-Fleurs? dis-je, inquiet de savoir si j'ai été compris.

—Oui, oui, fait le djin, c'est là-haut et c'est tout près.

Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D'un côté, la paroi de la montagne, toute tapissée de fougères mouillées; de l'autre, une grande maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est là que mon djin s'arrête.

Comment, cette maison sinistre, le Jardin-des-Fleurs?—Il prétend que oui, l'air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui aussitôt glisse dans ses rainures et s'ouvre.—Alors deux petites bonnes femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes; mais ayant conservé des prétentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche très correctes, mains et pieds d'enfant.

A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent à quatre pattes, le nez contre le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?—Rien du tout, c'est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi; je n'en avais point l'habitude encore. Les voilà relevées, s'empressant à me déchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne sont pas trempées.