Ce qui frappe dès l'abord, dans ces intérieurs japonais, c'est la propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.

Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin disparaître,—et tout un côté de l'appartement s'ouvre en véranda sur la campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m'apporte un carreau de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce vide où il fait presque froid,—les deux petites bonnes femmes (qui sont les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes ordres dans des postures de soumission profonde.

C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces phrases que j'ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.—Il paraît bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.

Je veux d'abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est interprète, blanchisseur et agent discret pour grands mariages.—C'est parfait; on le connaît, on va sur l'heure me l'aller quérir, et l'aînée des servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de papier.

Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, composée de choses japonaises raffinées.—De mieux en mieux; on se précipite aux cuisines pour commander cela.

Enfin je veux qu'on serve du thé et du riz à mon djin qui m'attend en bas;—je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous les dirai à mesure, posément, quand j'aurai eu le temps de rassembler mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquiète de ce que va être ma fiancée de demain.—Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous l'êtes,—à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature; mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....

...Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et je gêne.

Dès l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de l'accueil—car je me rappelle à présent, pendant qu'on me déchaussait en bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit de panneaux que l'on faisait courir très vite dans leurs glissières; évidemment c'était pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on improvisait pour moi l'appartement où je suis,—comme, dans les ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la représentation.

Maintenant on m'a laissé seul, tandis que mes ordres s'exécutent, et je tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.

Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de femme s'élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie.