Par la véranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je le reconnais; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté qui suivent les grandes averses; mais une voûte épaisse, encore chargée d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses presque fantastiques, est un jardin en miniature—où deux beaux chats blancs se promènent, s'amusent à se poursuivre dans les allées d'un labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est plein d'eau. Le jardin est maniéré au possible: aucune fleur, mais des petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si vert, avec des mousses si fraîches!...

Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine; un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une extrême douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves, un peu lugubres....

Tiens!... cela s'accélère à présent,—et on dirait même que l'on danse!

Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers,—par une fente que j'aperçois là-bas.

Oh! le spectacle singulier: évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en train de faire la grande fête clandestine! Dans un appartement aussi nu que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre; longues robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats surmontés d'un chapeau européen de forme melon; figures niaises, jaunes, épuisées, exsangues. A terre, une quantité de petits réchauds, de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de petites tasses;—tous les accessoires et tous les restes d'une orgie japonaise ressemblant à une dînette d'enfants. Et, au milieu du cercle de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions étranges: robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d'or; grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d'épingles et de fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;—elles sont exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues furtivement par derrière, et je tremble qu'un mouvement ne me montre leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et danse devant cet aréopage d'imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces cheveux plats.... Oh! quelle épouvante quand elle se retourne! Elle porte sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d'un spectre ou d'un vampire.... Le masque se détache et tombe.... Elle est un amour de petite fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà femme,—vêtue d'une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris noires, des chauves-souris d'or....

Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés, froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon lunch que l'on m'apporte.—Vite je retombe immobile, fixe, sur mon coussin de velours noir.

Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file, avec des sourires et des révérences. L'une me présente le réchaud et la théière; l'autre, des fruits confits dans de délicieuses petites assiettes; l'autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, déposant à mes pieds toute cette dînette.

A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C'est si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes, avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et comme vernis;—et ce petit service par terre;—et ce paysage entrevu par la véranda, cette pagode perchée dans les nuages;—et cette préciosité qui est partout, même dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière la cloison de papier; c'est ainsi évidemment qu'elles devaient chanter, ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de fleurs trop grandes. Je l'avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps avant d'y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi,—sans doute à cause de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie....

En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s'habille), faisons la dînette.

Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu, inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup, de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais,—manger à leur manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je m'habitue à leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffiné,—d'un raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me plaire.