Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en traînant une mousmé par la main, voici que, pour surcroît, je porte un mousko sur mon dos.... Quelle ironique destinée!

Chez nous, comme je l'avais prévu, tout est clos, verrouillé; on ne nous attend pas, et il faut faire tapage à la porte. Chrysanthème se met de toute sa force à héler.

Ho! Oumé-San..an..an..an! (En français: Ohé! madame Pru..u..u..u..ne!)

Je ne connaissais pas ces intonations-là à sa petite voix; son appel traînant, dans la sonorité obscure de minuit, a un accent si étranger, si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et extrême exil....

Enfin madame Prune apparaît pour nous ouvrir, mal éveillée, très émue, coiffée de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel folâtrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec une grâce épeurée, la longue tige de sa lanterne à fleurs, elle nous dévisage l'un après l'autre pour vérifier nos identités—et elle n'en revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....


[XXXVII]

D'abord c'était la guitare de Chrysanthème que j'écoutais volontiers; à présent, c'est son chant que je commence à aimer aussi.

Rien de la manière théâtrale ni de la grosse voix contrefaite des virtuoses; au contraire, ses notes, toujours très hautes, sont douces, frêles et plaintives.

Souvent elle enseigne à Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a composée ou qui lui revient en tête. Alors elles m'étonnent toutes deux, cherchant sur leurs guitares accordées des accompagnements en parties et se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste à leur oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes, étranges, toujours tristes.