Le hasard nous a procure une amitié singulière et rare, celle des chefs bonzes de ce temple de la Tortue Sauteuse où l'on célébrait, le mois dernier, un si étonnant pèlerinage.
Les abords de ce lieu sont aussi solitaires à présent qu'ils étaient peuplés les soirs de cette fête; et, en plein jour, on est surpris de la vétusté morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient semblé vivre. Personne dans ces escaliers de granit usés par le temps; personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussière a terni les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours désertes étagées sur le flanc de la montagne, plusieurs portes solennelles, et des marches et des marches, en s'élevant toujours au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une région sacrée remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les murailles, du lichen et des pariétaires; la teinte grise des choses très vieilles, répandue partout comme une couche de cendre.
Dans un premier temple latéral, trône un Bouddha géant assis dans son lotus,—idole dorée de quinze à vingt mètres de haut, montée sur un énorme socle de bronze.
Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un à droite, l'autre à gauche, enfermés comme des bêtes fauves, chacun dans une cage grillée de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing levé pour frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont criblés de boulettes en papier mâché, qu'on leur a lancées à travers les barreaux et qui se sont collées sur leurs membres monstrueux comme une lèpre blanche, une manière qu'ont les fidèles de leur faire parvenir, pour les apaiser, des prières écrites sur feuillets délicats par des bonzes pieux. On passe entre ces épouvantails et on pénètre dans la dernière cour. L'habitation de nos amis est à main droite, la grande salle de la pagode est en face.
Dans cette cour dallée, des lampadaires de bronze, hauts comme des tourelles. Des cycas séculaires, aux fraîches touffes de plumes vertes, dont les tiges multiples sont disposées avec une symétrie lourde, comme des branches de massifs candélabres. Le temple, entièrement ouvert sur tout sa façade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors atténués qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus reculée se tiennent les idoles assises, dont on aperçoit vaguement, du dehors, les poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels, chargés de merveilleux vases de métal, d'où s'élancent des gerbes sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent dès l'entrée l'odeur suave des baguettes de parfum que les prêtres brûlent constamment devant les dieux.
Chez nos amis les bonzes,—à main droite en arrivant,—il est toujours compliqué de se faire introduire.
Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chaînes de fer; au moindre souffle de brise, il se balance en grinçant. On passe dessous; on entre dans une première salle haute, immense, à peine éclairée, où brillent, dans les coins, des idoles dorées, des cloches, des choses religieuses incompréhensibles.
Des espèces de petits clercs, d'enfants de chœur, s'avancent peu accueillants, pour demander ce que l'on veut.
—Matsou-San!! Donata-San!! répètent-ils, très étonnés, quand on leur a expliqué auprès de qui l'on veut être introduit. Oh! non, il n'y a pas moyen de les voir: ils reposent,—ou bien, ils sont en contemplation. Orimas! Orimas! disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des génuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prières! en profondes prières!)
On insiste, on parle plus fort; on se déchausse comme des gens bien résolus à entrer quand même.