A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de là-bas, des profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vêtus de gaze noire, et leur tête est rasée. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond de leur mystérieuse résidence, à travers des séries d'appartements vides tapissés de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se succèdent ne sont séparées les unes des autres que par des stores en bambou d'une finesse exquise, relevés au moyen de glands et de torsades en soie rouge.
Toute la construction intérieure est du même bois couleur beurre frais, menuisé avec une extrême précision, sans le moindre ornement, sans la moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudité voulue, un petit escabeau précieux, incrusté merveilleusement, supporte un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques esquisses de maître jetées vaguement à l'encre de Chine, sur des bandes de papier gris très correctement coupées, mais qu'aucune baguette n'encadre; rien de plus; pas de sièges, pas de coussins, pas de meubles. C'est le comble de la simplicité cherchée, de l'élégance faite avec du néant, de la propreté immaculée et invraisemblable.
Et tandis qu'on est là, cheminant à la suite de ces bonzes, dans ces enfilades de salles désertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion, l'encombrement.
L'endroit où s'arrête cette promenade silencieuse de gens déchaussés, l'endroit où l'on s'assied, bien au frais dans la pénombre, est une véranda intérieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplombé de partout par l'écrasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une demi-clarté de rêve. Et cela joue quand même le grand ravin sauvage; on y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des îles. Les arbres, rendus nains par ce procédé japonais que nous ne connaissons pas, ont de toutes petites feuilles à leurs branches noueuses et caduques. Une teinte générale de vieillesse verdâtre harmonise cet ensemble, qui est assurément centenaire.
Des familles de poissons rouges circulent là dans l'eau fraîche, et des petites tortues (sauteuses probablement) dorment sur les lots de granit qui sont d'une nuance pareille à leur carapace grise.
Il y a même des libellules bleues qui se risquent à descendre, on ne sait d'où, et se posent avec de légers tremblements d'ailes sur les nénuphars en miniature.
Nos amis bonzes, malgré une certaine onction ecclésiastique, rient volontiers, d'un rire très bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs françaises.
Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais érudit, j'essaie des temps de verbe à effet: des désidératifs, des concessifs, des hypothétiques en ba. Tout en devisant, ils expédient les affaires de l'église, des ordres d'offices, cachetés de sceaux compliqués, pour des pagodes inférieures situées alentour; ou bien des petites prières curatives, tracées au pinceau, pour être mangées en boulettes par des malades éloignés. De leurs mains blanches et potelées, ils jouent de l'éventail comme des femmes, et, quand nous avons goûté à différents breuvages indigènes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir un flacon de Bénédictine ou de Chartreuse; ils apprécient ces liqueurs, composées par des collègues d'Occident.
A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne dédaignent pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrés, la Vie Parisienne par exemple. Avec une certaine complaisance même, ils laissent traîner leurs doigts sur les images quand elles représentent des dames.
Ils ont, dans leur grand temple, des cérémonies religieuses très belles, et nous y sommes maintenant conviés. Au bruit du gong, ils font devant les idoles des entrées rituelles, à vingt ou trente officiants en costume de gala, avec des génuflexions, des battements de mains, des allées et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille mystique....