Il me raconte que, près de chez nous,—un peu plus haut dans la montagne,—il a découvert un tir au sabre et qu'il y a livré assaut jusqu'à nuit close—contre des Japonais qui tiraient à deux mains, en bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son escrime française, il les a battus à plate couture. Alors on lui a fait de grands saluts, de grands honneurs,—et apporté une quantité de bonnes petites choses très froides à boire. Tout cela réuni l'a fait transpirer beaucoup....

—Ah! très bien. Mais je ne m'expliquais pas....

Il est ravi de sa soirée; il ira tous les jours s'amuser à les battre; il pense même faire des élèves.

Une fois l'assèchement de son dos terminé, les voilà tous ensemble, les trois mousmés et lui jouant au «pigeon vole» nippon.—En vérité, je ne pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les rapports.

Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinément vers dix heures. (Ils s'égaraient dans nos parages, sous les bosquets noirs, et sont montés, voyant de la lumière chez nous.)

Leur intention est d'aller finir leur soirée à la maison de thé des Crapauds, et ils veulent nous entraîner avec eux pour prendre des sorbets là-bas.—C'est au moins à une heure d'ici, cette maison de thé, de l'autre côté de la ville, à mi-montagne, dans les jardins de la grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent à leur idée quand même, prétendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir, de la terrasse du temple, une vue très jolie.

—Très jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous.... Enfin, soit, partons, suivons-les.

Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant chez madame Très-Propre, qui nous choisit, pour cette expédition tardive, des lanternes énormes et toutes rondes, de gros ballons rouges ornés de méduses, d'algues et de requins verts.

Il est près de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les quartiers du centre, les bons Nippons ferment déjà leurs petites échoppes, éteignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois, poussent leurs châssis de papier.

Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit très noire. Nous crions à nos djins: Ayakou! ayakou! (Vite! vite!) et ils courent à toutes jambes, en poussant de petits hurlements, comme des bêtes joyeuses, emballées par gaîté. Dans l'obscurité, nous allons un train de tempête, à la file indienne tous les cinq, cahotés furieusement sur les vieilles dalles disjointes, que nos ballons rouges éclairent mal en s'agitant toujours à l'extrémité de leurs tiges en bambou. De temps à autre, quelques Nippons, coiffés de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fenêtre pour regarder quels sont ces écervelés qui se promènent si vite et si tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses bêtes en pierre assises aux portes des pagodes....