Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins avec nos petits chars, nous commençons à monter les escaliers de géants, complètement déserts cette nuit.

Chrysanthème, qui fait toujours un peu la petite fille fatiguée, l'enfant gâtée et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi, s'appuyant sur nos bras.

Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte pour s'amuser les marches interminables:

Hitôts'! F'tâts'! Mits'! Yôts'! (un! deux! trois! quatre!) dit-elle en s'élevant par une série de petits bonds légers.

Itsôûts'! Moûts! Nanâts'! Yâts'! Kokonôts'! (cinq! six! sept! huit! neuf!...)

Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre ces nombres encore plus drôles.

Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette est fine, gracieuse et d'une extrême étrangeté; dans la nuit où nous sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux.

Vraiment, on dirait des petites fées, Chrysanthème Jonquille, ce soir; les moindres Japonaises, à certains moments, prennent de ces airs-là, à force de bizarrerie élégante et d'ingénieux arrangement.

L'escalier de granit, vide, immense, uniformément gris sous le ciel nocturne, paraît fuir en hauteur devant nous,—et en profondeur par-derrière, quand on se retourne,—en profondeur, en dégringolade vertigineuse. Sur les degrés de cette pente s'allongent, s'allongent démesurées, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de chaque marche, ont sur toute leur étendue des plissures régulières d'éventail. Les portiques se dressent isolément, s'étagent les uns au-dessus des autres;—leurs formes étonnantes sont à la fois d'une simplicité extrême et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une netteté dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les objets très grands à la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se relèvent, aux extrémités, en deux cornes inquiétantes, tendues vers la voûte lointaine et bleuâtre où scintillent les étoiles; ils ont l'air de vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base profonde entend dans la terre d'alentour remplie de sépulcres et de morts.

Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de cette montée colossale; nous cheminons, éclairés moitié par la lune pâle qui est en haut, moitié par les lanternes rouges qui sont dans nos mains et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges.