Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; même les bruits d'insectes se taisent à mesure que nous nous élevons. Une sorte de recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu à peu, en même temps qu'une plus grande fraîcheur se répand dans l'air et nous saisit.

En haut, dans la cour sacrée, où résident le cheval de jade et les tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimidés en entrant. Il y fait plus sombre, à cause des murs. Et notre arrivée semble déranger je ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et les symboles visibles qui sont là, chimères et monstres, éclairés aux reflets bleus de la lune.

Nous tournons à gauche, et nous pénétrons dans les jardins en terrasse, pour nous rendre à cette maison de thé des Crapauds qui est notre but cette nuit: nous la trouvons fermée,—je m'y attendais,—fermée et noire, à une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus câlines, toutes les mousmés de service que nous connaissons bien, mesdemoiselles Transparente, Étoile, Rosée-matinale et Marguerite-reine.—Personne.—Adieu les sorbets aux parfums et les haricots à la grêle!...

Devant la maisonnette du tir à l'arc, nos mousmés font un saut de côté, très effrayées, annonçant qu'il y a un cadavre par terre.—En effet, quelqu'un est là étendu. Nous examinons timidement la situation à la lueur de nos ballons rouges—tenus à toute longueur de tige par peur de ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du 14 juillet, choisissait de si belles flèches pour Chrysanthème, et il dort, ce bonhomme, le chignon un peu défait, mais d'un bon sommeil qu'il serait cruel de troubler.

Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et puis nous rentrerons chez nous.

La rade, cette nuit, est une grande déchirure, sombre et sinistre, où les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse béante, qui semble ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle brillent, tout petits, comme une réunion de vers luisants dans une fosse, les feux des navires.


[XLVII]

...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brûlant toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles.... Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde: elle est dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur; muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre est-ce donc?—Cela me fait peur, à moi aussi. J'ai l'impression rapide de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays dont je n'ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure là clouée, à demi morte de frayeur, elle qui sait....

C'est dehors, paraît-il; cela arrive par les jardins; de sa main tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit de madame Prune...—En effet, on entend de légers bruits... qui s'approchent.