Yves a perdu à la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet pour la manœuvre, et nous courons la ville toute la journée, suivis de Chrysanthème, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses sœurs, pour en chercher un autre.

C'est très difficile à trouver dans Nagasaki, très difficile surtout à expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacrée, courbe avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons enflés des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie de boutique en boutique;—faisant mine d'avoir très bien saisi, on nous trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins où nous devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons plein d'espoir, courant à une mystification nouvelle; nos djins essoufflés en perdent la tête.

On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit, de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes, les plus inattendus, les plus extraordinaires: des pratiques pour voix de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est toujours de plus en plus inouï ce qu'on nous propose tellement qu'à la fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon, qui avait pris un air très fin, un air de parfaite compétence, s'en va fouiller dans son arrière-boutique—et nous rapporte une sirène à vapeur, provenant d'un paquebot naufragé.

Après dîner, l'événement considérable de la soirée est une averse de déluge qui nous surprend au sortir des maisons de thé, au retour de notre promenade élégante. Justement nous étions en troupe nombreuse, ayant avec nous plusieurs mousmés invitées, et, dès que cela commence à tomber du ciel sans préambule, comme d'un arrosoir renversé, il en résulte une immédiate débandade. Elles se sauvent, les mousmés, avec des petits cris d'oiseau, se réfugient dans des portes, chez des marchandes, sous des capotes de djins.

Puis bientôt, quand les boutiques se sont fermées en hâte, quand la rue est vide, inondée, presque noire; les lanternes de papier, détrempées, piteuses, éteintes,—je me retrouve, je ne sais comment, plaqué contre un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure à cause de sa belle robe mouillée. Et cette ville me paraît tout à coup d'une tristesse lugubre, au bruit de la pluie qui tombe toujours, éclaboussant tout, au bruit des gouttières qui font, dans l'obscurité, des petits murmures plaintifs de ruisseaux.

Très vite finie, l'ondée. Alors les mousmés sortent de leurs trous, comme des souris, se cherchent, se hèlent, et leurs petites voix ont ces intonations traînantes, mélancoliques, singulières, qu'elles prennent chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.

—Ohé, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!

—Ohé, madame Jonqui-i-i-i-ile!!

Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les prolongent indéfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la sonorité qu'a prise l'air humide après cette grande pluie d'été.

Enfin les voilà toutes retrouvées, réunies, ces petites personnes à yeux bridés, dépourvues de cervelle,—et nous remontons à Diou-djen-dji, très mouillés tous.