Pour la troisième fois Yves couche à nos côtés, sous notre tente bleue.

Un grand tapage se fait au-dessous de nous, passé minuit; ce sont nos propriétaires qui reviennent d'un pèlerinage à un temple lointain de la déesse de la Grâce. (Bien que shintoïste, madame Prune vénère cette divinité qui, dit-on, fut bienveillante à sa jeunesse.) Tout aussitôt, nous voyons monter, comme une fusée, mademoiselle Oyouki, apportant sur un délicieux petit plateau des bonbons bénis, achetés là-bas aux portes de ce temple à notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant que la vertu en soit éventée.—Sans sortir d'un demi-sommeil, nous absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant beaucoup.

Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre à l'une des mains de notre idole dorée, pour être plus sûr de voir toute la nuit l'heure qu'il est à la lumière de la sainte veilleuse. Il se lève de grand matin, demandant: J'ai été sage?—et s'habille en hâte, préoccupé par l'appel et par le service.

Dehors, il doit déjà faire jour; par ces petits trous, que le temps a percés dans nos panneaux de bois, des jets de clarté matinale entrent chez nous; dans l'air de notre chambre, où nous conservons de la nuit enfermée, ils tracent de vagues rayures blanches.—Tout à l'heure, quand le soleil se lèvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle couleur d'or.—On entend les cigales et les coqs, et bientôt madame Prune commencera son chant mystique.

Cependant Chrysanthème, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier sombre.—Il me semble même entendre qu'en se quittant, ils s'embrassent.... Au Japon c'est sans conséquence je le sais bien; cela se fait beaucoup, c'est très reçu; n'importe où, dans des maisons où l'on entre pour la première fois, on embrasse très bien des mousmés quelconques sans que personne y trouve à redire.—Mais c'est égal, Yves est vis-à-vis de Chrysanthème dans une situation particulière, et il devrait mieux le comprendre. Je m'inquiète des heures qu'ils ont souvent passées au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui même je vais, non pas les épier, mais parler à Yves bien franchement, pour en avoir le cœur net....

En bas, tout à coup, clac! clac! le battement de deux mains sèches: c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitôt sa prière éclate, s'élance, en fausset nasillard, suraigu comme part la sonnerie irritante et inexorable d'un réveille-matin quand l'heure est venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lâche et qui se déroule....

... La plus riche femme du monde.... Très blanchement de mes impuretés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, dans la rivière de Kamo...

Et ce chevrotement étrange, plus du tout humain, égare et change mes idées, qui étaient presque claires à cet instant de réveil....


[XLIX]