Donc, je dis à Kihou, ma femme:
—Joue, joue pour moi; je resterai là toute la soirée, et je t'écouterai.
Étonnée de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque à la lèvre un plissement amer de triomphe et de dédain, elle s'assied dans la pose des images, relève ses longues manches de couleur sombre,—et commence. Les premières notes hésitantes bruissent en sourdine, mêlées aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans le crépuscule chaud et doré. D'abord elle joue avec lenteur des choses confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait attendre, ne vient pas;—et les autres petites ricanent, inattentives, regrettant leur danse arrêtée. Elle est distraite, elle-même, maussade, comme qui s'exécute par devoir.
Puis peu à peu, peu à peu, cela s'anime, et les mousmés écoutent. Cela devient rapide, avec un tremblement de fièvre, et son regard n'a plus du tout l'insignifiance des poupées. Cela se change en bruit de vent, en rires affreux de masques, en plaintes déchirantes, en pleurs,—et ses prunelles dilatées fixent en dedans d'elle-même des japoneries indicibles.
Je l'écoute, étendu, les yeux à demi fermés, regardant entre mes cils, qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de très haut un énorme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez mélancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passée et de tous les autres lieux de la terre. A cette tombée de nuit, je me sens presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce faubourg;—et cela ne m'était jamais arrivé encore....
[L]
16 septembre.
...Sept heures du soir.—Nous ne redescendrons plus en ville aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre haut faubourg.
En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir au sabre,—qui est à deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant presque à notre jardin frais.