Fermé, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis à la porte nous explique, avec des révérences extrêmes, qu'il est trop tard, les amateurs sont partis, il faudra revenir demain.
La soirée est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans but le sentier qui continue de s'élever et de se perdre dans les régions solitaires de la montagne, vers les cimes.
Une heure durant nous marchons,—promenade imprévue,—et nous voilà très haut, dominant des perspectives infinies aux dernières lueurs du jour; nous voilà dans un site isolé et triste, au milieu de ces petits cimetières bouddhiques dont la campagne est partout semée.
Nous croisons quelques travailleurs attardés, qui reviennent des champs portant des gerbes de thé sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces paysans; demi-nus, ou bien habillés de robes longues en coton bleu; ils nous font en passant de grandes révérences.
Pas d'arbres, dans cette région haute. Des champs de thé alternant avec des tombes: vieilles statuettes en granit qui représentent Bouddha dans son lotus, ou vieilles bornes funéraires sur lesquelles brillent des restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des rochers autour de nous et des broussailles.
Plus personne ne passe et la lumière baisse. Faisons halte un moment et ensuite il sera temps de redescendre.
Mais, près de l'endroit où nous sommes, une caisse en bois blanc munie de poignées, une sorte de chaise à porteurs est posée sur la terre remuée de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites baguettes de parfum qui brûlent encore; évidemment quelqu'un a dû être, ce soir même, enterré là-dessous.
Je ne me le représente pas, ce personnage; les Japonais sont si grotesques pendant la vie, qu'on a peine à se les figurer dans le calme et la majesté d'après.... C'est égal, éloignons-nous de ce mort, nous pourrions le réveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il n'y a plus rien, en dedans, que poussière. Et là, encore éclairés tous deux à ces hauteurs, tandis que les vallées, les bases de la terre sont déjà perdues dans l'ombre, causons.
Je voudrais parler à Yves de Chrysanthème; c'est un peu dans ce but que je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le blesser et pour n'être pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassérènent déjà beaucoup, me font prendre en dédaigneuse pitié mes soupçons et leur cause....
Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de départ, pour la Chine ou pour la France, qui peut nous arriver d'un moment à l'autre. Il va falloir quitter bientôt cette vie facile et presque amusante, ce faubourg nippon où le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-même, je le comprends bien: car, pour lui, c'est la première fois que pareil intermède vient couper sa carrière rude. Jadis, dans les grades inférieurs, il n'allait presque jamais à terre, en pays exotique, pas plus que les goélands du large; tandis que de tout temps j'ai été gâté, moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute sorte de contrées dont le souvenir me trouble encore.