Mademoiselle Oyouki surenchérit encore sur cette appréciation et s'écrie dans un élan d'enthousiasme:

Anata bakari! («Toi seul!» c'est-à-dire: «Il n'y a que toi au monde; tous les autres, auprès de toi, ne sont que négligeable fretin.»)

Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas moins; ses poses alanguies, sa main qui à tout instant frôle la mienne, me confirment même dans cette idée, que son air consterné de tout à l'heure m'avait fait concevoir: évidemment l'ensemble de ma personne parle à son imagination, restée romanesque après l'âge!—je m'en irai avec le regret de l'avoir compris trop tard!!...

Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis guère. J'ai mis tout à sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de français, qui ne va pas. Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux réussi en faussant la perspective, à la japonaise, et en exagérant jusqu'à l'impossible les lignes déjà bizarres des choses. Et puis il manque à ce logis dessiné son air frêle et sa sonorité de violon sec.

Dans les traits de crayon qui représentent les boiseries, il n'y a pas la précision minutieuse avec laquelle elles sont ouvragées, ni leur antiquité extrême, ni leur propreté parfaite, ni les vibrations de cigales qu'elles semblent avoir emmagasinées pendant des centaines d'étés dans leurs fibres desséchées. Il n'y a pas non plus l'impression qu'on éprouve ici, d'être dans un faubourg bien lointain, perché à une grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drôle de toutes les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure intraduisible et insaisissable.

...Nos invitations étant faites, nous donnerons ce soir notre thé quand même. Un thé d'adieu, alors, pour lequel nous déploierons le plus de pompe possible. Cela rentre dans ma manière, du reste, de clore mes existences exotiques par une fête; dans des pays divers, j'ai déjà fait ainsi.

Nous aurons nos habituées, plus ma belle-mère, mes parentes, et enfin toutes les mousmés du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie, nous n'admettrons cette fois aucun ami européen,—pas même celui d'une inconcevable hauteur.—Yves seulement, et encore on le dissimulera dans un coin, derrière des fleurs et des objets d'art.

Au dernier crépuscule, aux premières étoiles, ces dames arrivent, avec des révérences adorables. Et bientôt notre maisonnette est pleine de petites femmes accroupies, dont les yeux bridés sourient vaguement; on voit luire comme de l'ébène poli tous les beaux chignons aux coques soignées; les corps frêles se perdent dans les plis des vêtements trop larges, qui bâillent tous, comme prêts à tomber, sur les petits dos fuyants, et découvrent des nuques exquises.

Chrysanthème un peu mélancolique, ma belle-mère Renoncule avec mille grâces, s'empressent au milieu de ces groupes, où les pipes en miniature s'allument. On entend bientôt un murmure de rires discrets, qui n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique très gentil, et puis commence un pan! pan! pan! d'ensemble, sec et rapide, contre les rebords finement laqués des boîtes à fumer. A la ronde, sur des plateaux dont les formes sont spirituellement variées, circulent des fruits confits aux épices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine transparente, grandes comme des moitiés d'œuf, et l'on offre aux dames quelques gouttes d'un thé sans sucre, contenu dans des bouillottes de poupée;—ou bien un doigt de saki (alcool de riz qu'il est d'usage de servir chaud, dans d'élégantes burettes à long col de héron).

Différentes mousmés exécutent, à tour de rôle, des improvisations sur le chamécen. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un sautillement continuel, comme des cigales en délire.