C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de cœur.
La nouvelle court la maison.
Mademoiselle Oyouki monte quatre à quatre, ayant une demi-larme de bébé dans chaque œil; elle m'embrasse avec ses grosses lèvres rouges, qui font toujours un rond mouillé sur ma joue;—puis, vite, tire de sa grande manche un carré de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs, mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,—et la lance dans la rue sur le parasol d'un passant.
Madame Prune apparaît ensuite, agitée, défaite, prenant successivement toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi, jusqu'à gêner mes mouvements quand je me retourne??...
C'est inouï ce qu'il me reste à faire, ce dernier jour, de courses en djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs.
Pourtant, avant qu'on dérange mon appartement, je veux prendre le temps de le dessiner... comme jadis, à Stamboul.... Il semble vraiment que tout ce que je fais ici soit l'amère dérision de ce que j'avais fait là-bas....
Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, à ce logis; c'est seulement parce qu'il est gentil et étrange; le dessin en sera curieux à conserver.
Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis par terre, appuyé sur mon pupitre à sauterelles en relief,—tandis que, derrière moi, les trois femmes, bien près, bien près, suivent les mouvements de mon crayon avec une attention étonnée. Jamais elles n'avaient vu dessiner d'après nature, l'art japonais étant tout de convention, et ma manière les ravit. Peut-être n'ai-je pas la sûreté ni la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes cigognes, mais je possède quelques notions de perspective qui lui manquent; et puis on m'a enseigné à rendre les choses comme je les vois, sans leur donner des attitudes ingénieusement outrées et grimaçantes; alors ces trois Japonaises sont émerveillées de l'air réel de mon croquis.
En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les objets, à mesure que leur forme et leur ombre s'ébauchent en noir sur mon papier. Chrysanthème me regarde avec une nuance nouvelle d'intérêt:
—Anata itchiban! dit-elle. (Littéralement: «Toi premier!» ce qui signifie: «Tu es tout à fait un personnage de premier brin!»)