C'est que nous désirons aussi faire une dernière promenade ensemble dans les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets à la maison de thé des Papillons Indescriptibles, acheter encore une lanterne chez madame Très-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu chez madame L'Heure.
Je cherche à m'impressionner, à m'émotionner sur ce départ, et j'y réussis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes qui l'habitent, il manque décidément je ne sais quoi d'essentiel: on s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas.
Au retour, quand je suis là, avec Yves et ces deux mousmés, remontant une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute jamais, un peu de mélancolie se glisse peut-être dans cette dernière promenade.
Mais c'est la mélancolie inséparable des choses qui vont finir sans retour possible.
D'ailleurs, il y a cet été calme et splendide qui finit lui aussi pour nous,—puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord chinois. Et je commence à les compter, hélas, les étés de jeunesse que je puis espérer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans l'abîme noir et sans fond où s'entassent les choses passées....
A minuit, nous sommes rentrés au logis, et mon déménagement commence, tandis que, à bord, l'ami d'une légendaire hauteur a la bonté de faire le quart à ma place.
Un déménagement nocturne, rapide, furtif,—«à la manière des dorobo» (des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousmés, quelques teinture de langue nipponne.
Messieurs les emballeurs, sur ma prière, ont envoyé dans la soirée plusieurs petites caisses ravissantes, à compartiments, à doubles fonds, et plusieurs sacs en papier (en indéchirable papier japonais) qui se ferment d'eux-mêmes et s'attachent au moyen de liens, également en papier, disposés à l'avance d'une manière ingénieuse; tout ce qu'il y a de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites choses pratiques ce peuple est sans rival.
C'est plaisir que d'emballer là-dedans; et tout le monde s'y met, Yves, Chrysanthème, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes de la réception qui brûlent encore, chacun travaille à empaqueter, rouler, ficeler,—très vite, car il est déjà tard.
Oyouki, bien qu'elle ait le cœur gros, ne peut s'empêcher de mêler à sa besogne quelques éclats de son rire enfantin.