Peu à peu cependant nous avions retrouvé notre manière d'être habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous le vent triste, sous la pluie fine. C'était bien toujours sa même façon, à la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui ne venait pas.

L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,—les idées, les êtres et les choses,—dans le même crépuscule gris. Les grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre promenade de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.

Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort: «Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensons plus.» Cela s'arrêtait sur mes lèvres: après tout, c'était à lui de me demander pardon; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui l'éloignait de moi.

Non, cette Sèvre décidément ne nous réussissait pas....


[LXIV]

Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa grand-mère;—tout dépaysé en regardant là-bas cette nappe d'eau immobile avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus âpre qu'à Toulven, la campagne plus désolée; et les enfants sentent tout cela d'instinct; en présence des tristesses des choses, ils ont des mélancolies et des silences involontaires,—comme les petits oiseaux.

Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors, n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là tous trois qui s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.

...C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les réconcilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille femme, toujours dure et volontaire, après avoir d'abord refusé net son consentement à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grâce, et, depuis, ne veut plus seulement faire réponse à leurs lettres.

Pauvre vieille délaissée!... De treize enfants que Dieu lui avait donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi, tous marins, la mer lui en a pris sept,—sept, qui ont disparu dans des naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildas et Goulven.