Alors je dis à Jean-marie, mon domestique fidèle, un pêcheur d'Audierne:

«Va-t-en à l'office du carré, lui chercher de la soupe.»

Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est là qui tourne, retourne sa cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut bien se prendre.

«Allons, Jean-marie, fais-le manger, va!

—Elle est trop salée!...» dit Yves tout à coup, se reculant, faisant la grimace, l'accent très breton, les yeux encore à moitié fermés.

«Trop salée!... trop salée!...»

Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous éclatons de rire.

J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant gâté étaient bien drôles....

...Le soir, à dix heures, Yves, revenu à lui-même, se leva furtivement, et disparut. Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire, dans le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la manœuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir.

Oh! ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours, attendant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas....