Toulven, 1er mai 1881.

Nous sommes très affairés dès le matin, Yves et moi, aidés du vieux Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à acquérir.

D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la matinée d'hier. Pour Yves, c'était là une question très sérieuse, arrêter l'emplacement de cette petite maison, où il entrevoit, au fond d'un lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa mort.

Après beaucoup d'allées et de venues, nous nous sommes décidés pour cet endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui mène à Rosporden, un point élevé, devant une petite place de village qui est égayée ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église, de l'autre les grands bois.

Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert. Nous l'avons bien mesuré dans toutes les dimensions; au prix où est le mètre carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les honoraires du notaire.

Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour payer tout cela! Il devient très sérieux quand il y songe.


[LXXI]

À bord de la Sèvre, mai 1881.

Yves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de terre un cahier relié pour commencer à y écrire ses impressions, à ma manière; il regrette même de ne plus se rappeler assez les dates et les choses passées pour reconstituer un journal rétrospectif de sa vie.