Son intelligence s'ouvre à une foule de conceptions nouvelles; il se façonne sur moi, c'est incontestable, et se complique peut-être un peu plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimité amène un autre résultat très inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup à son contact; moi aussi, je change, et presque autant que lui....
Brest, juin 1881.
À six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impériale d'un omnibus de campagne, je revenais avec Yves du pardon de Plougastel.
Notre Sèvre avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions mieux, par contraste, le charme particulier du pays breton.
Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant sur la tête des bannières et des rameaux verts. Dans l'intérieur, on chantait, et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des trompettes, et, par ironie pour les gens à vue faible, portant des lorgnons bleus,—trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la tête intelligente, qui couraient leur bordée de départ au moment de s'en aller en Chine.
Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu, tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par un cocher ivre.
À Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village, des chevaux de bois, une naine, une géante, la famille Mouton qui se désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isolée, entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient un air rapide et monotone du temps passé, des gens en vieux costume dansaient à cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main, couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne, donnant encore sa note sauvage, même aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire.
D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de les faire s'asseoir.
Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous, leur faire ce sermon.
«Après tout, dis-je à Yves, nous en avons bien fait d'autres.