Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres.

Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de granit, ses grandes murailles grises, où poussaient aussi des herbes et des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville triste, d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et tiède; elle était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et de marins qui chantaient.


[LXXII]

5 juillet 1881.

En mer.—Nous revenons de la Manche. La Sèvre marche tout doucement dans une brume épaisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet qui résonne comme un appel de détresse sous ce suaire humide qui nous enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous traînions avec nous de longs voiles de ténèbres; on voudrait les percer, on est comme oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues et des lieues sans vue, dans le même gris blafard, dans la même atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, régulière, patiente, exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent, donnent leur coup d'épaule, vous soulèvent et vous laissent retomber.

Brusquement, le soir, il se fait une éclaircie, et une chose noire se dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme surgissant de la mer:

«Ar Men Du (les Pierres-Noires)!» dit notre vieux pilote breton.

Et, en même temps, partout le voile se déchire. Ouessant apparaît; toutes ses roches sombres, tous ses écueils se dessinent en grisailles obscures, battus par de hautes gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui paraît lourd comme un globe de plomb.

Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclaircie, la Sèvre met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se hâtant, avec un grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe. On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.