Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se fatiguent à veiller.

C'est ma dernière traversée sur cette Sèvre, que je dois quitter aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein été comme pour retarder mon départ.

Cela lui semble un avertissement et un mauvais présage.


[LXXIII]

Brest, 9 juillet 1881.

Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour de garde à bord; je débarque demain.

Nous sommes dans ce fond du port de Brest, où notre Sèvre revient de temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un lourd échafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidité.—Je connais par cœur toutes ces choses.

Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silènes qui s'accrochent çà et là aux pierres grises. Ces plantes roses des murs, c'est la note de l'été dans ce Brest sans soleil.

J'ai pourtant une espèce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause toujours, malgré tout, une oppression mélancolique; je le sens maintenant, et, quand je songe au nouveau, à l'inconnu qui m'attend, il me semble que je vais me réveiller au sortir d'une espèce de nuit.... Où m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre où il faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil où je deviendrai un autre moi avec des sens différents, et où j'oublierai, hélas! Les choses aimées ailleurs.