Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les aspects de malheur.
Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre d'eux si Yves était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait, se tenant prête à tout.
Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme au reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas, ses projets étaient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de peur de revoir leur petite maison commencée, de peur aussi d'entendre chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goëlo, il y avait une vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traits prenaient tout à coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa porte qu'elle irait frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puisqu'elle était sa mère. Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient là, les deux abandonnées, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre, réunissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins il ne fût pas marin.
Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des années peut-être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait là, dans ce petit coin de terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves: cela se passait très loin, dans les années à venir, et elle-même était déjà vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir, vieux lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Derrière lui étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et un autre Yves, plus grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui traînait à ses jambes de longues franges de goémon. La vieille mère les accueillait de son visage dur. Elle demandait avec une voix très sombre:
«Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a dû mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans.... Goulven est en Amérique,.... Gildas dans son trou de cimetière.... Comment se fait-il qu'ils soient tous ici?»
Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était entourée de morts.
Mais, ce soir, Yves était revenu vivant et jeune; elle avait reconnu dans l'obscurité de la rue sa taille droite et son pas souple. À l'idée qu'elle allait le revoir et être fixé sur son sort, tout son courage et tout ses projets l'avaient abandonnée. Elle tremblait de plus en plus en montant cet escalier.... Peut-être bien qu'il avait simplement passé ces deux journées à bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrêtait sur ces marches pour demander à Dieu que ce fût vrai, dans une prière rapide.
Quand elle ouvrit la porte, il était bien là, dans leur chambre, assis auprès du berceau et regardant son fils endormi.
Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant encore son bandeau sur le front, là où le chenet de fer l'avait blessé.
Dès qu'elle fut entrée, pâle, son cœur battant à grandes secousses qui lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu d'alcool: il avait levé les yeux sur elle et son regard était clair, et puis il les avait baissés vite et restait penché sur son fils.