C'était seulement pour lui donner une poignée de main, lui souhaiter bienvenue et bonne fin de nuit avant de m'en aller dormir.


[LXXXV]

«Hale le bout à bord, Goulven!»

C'était dans un accostage difficile. Je venais, avec un canot du Primauguet, aborder un bâtiment baleinier d'allures suspectes, qui ne portait aucun pavillon.

Dans l'océan austral, toujours; auprès de l'île Tonga-Tabou, du côté du vent.—Le Primauguet, lui, était mouillé dans une baie de l'île, en dedans de la ligne des récifs, à l'abri du corail. L'autre, le baleinier, s'était tenu au large, presque en pleine mer, comme pour rester prêt à fuir, et la houle était forte autour de lui.

On m'envoyait en corvée pour le reconnaître, pour l'arraisonner, comme on dit dans notre métier.

«Hale à bord, Goulven! hale!»

Je levai la tête vers l'homme qui s'appelait Goulven; c'était lui qui, du haut du navire équivoque, tenait l'amarre qu'on venait de me lancer. Et je fus saisi de cette figure, de ce regard déjà connu; c'était un autre Yves, moins jeune, encore plus basané et plus athlétique peut-être,—les traits plus durs, ayant plus souffert;—mais il avait tellement ses yeux, son regard, que c'était comme un dédoublement de lui-même qui m'impressionnait.

Quelquefois j'avais pensé, en effet, que nous pourrions le rencontrer, ce frère Goulven, sur quelqu'un de ces baleiniers que nous trouvions, de loin en loin, dans les mouillages du Grand-Océan, et que nous arraisonnions quand ils avaient mauvais air.