J'allai à lui d'abord, sans m'inquiéter du capitaine, qui était un énorme Américain, à tête de pirate, avec une longue barbe épaisse comme le goémon. J'entrais là comme en pays conquis, et les convenances m'importaient peu.

«C'est vous, Goulven Kermadec?»

Et déjà je m'avançais en lui tendant la main, tant j'en étais sûr. Mais lui blanchit sous son hâle brun, et recula. Il avait peur.

Et, par un mouvement sauvage, je le vis qui rassemblait ses poings, raidissait ses muscles, comme pour résister quand même, dans une lutte désespérée.

Pauvre Goulven! Cette surprise de m'entendre dire son nom,—et puis mon uniforme,—et les seize matelots armés qui m'accompagnaient! Il avait cru que je venais, au nom de la loi française, pour le reprendre, et il était comme Yves, s'exaspérant devant la force.

Il fallut un moment pour l'apprivoiser; et puis, quand il sut que son petit frère était devenu le mien, et qu'il était là, sur le navire de guerre, il me demanda pardon de sa peur avec ce même bon sourire que je connaissais déjà chez Yves.

L'équipage avait singulière mine. Le navire lui-même avait les allures et la tenue d'un bandit. Tout léché, éraillé par la mer, depuis trois ans qu'il errait dans les houles du Grand-Océan sans avoir touché aucune terre civilisée,—mais solide encore, et taillé pour la route. Dans ses haubans, depuis le bas jusqu'en haut, à chaque enfléchure, pendaient des fanons de baleine pareils à de longues franges noires; on eût dit qu'il avait passé sous l'eau et s'était couvert d'une chevelure d'algues.

En dedans, il était chargé des graisses et des huiles des corps de toutes ces grosses bêtes qu'il avait chassées. Il y en avait pour une fortune, et le capitaine comptait bientôt retourner en Amérique, en Californie, où était son port.

Un équipage mêlé: deux Français, deux Américains, trois Espagnols, un Allemand, un mousse indien, et un Chinois pour la cuisine. Plus une chola du Pérou,—à demi nue comme les hommes,—qui était la femme du capitaine, et qui allaitait un enfant de deux mois conçu et né sur la mer.

Le logement de cette famille, à l'arrière, avait des murailles de chêne épaisses comme des remparts, et des portes bardées de fer. Au dedans, c'était un arsenal de revolvers, et de coups-de-poing, et de casse-tête. Les précautions étaient prises; on pouvait, en cas de besoin, tenir là un siège contre tout l'équipage.