«Eh! le voilà, le renard!» crie le capitaine à tête de fleuve, au comble de sa gaieté de sauvage, en se renversant, pâmé d'aise et de rire.
La bête poursuivie se remisait dans son terrier; on n'en voyait que la moitié. Et c'était la grande surprise finale. On invita ce matelot à toaster avec nous, pour sa peine de s'être fait voir.
Il était temps d'aller prendre sur le pont un peu d'air pur, l'air frais et délicieux du soir. La mer, toujours aussi immobile et lourde, luisait au loin, reflétait de dernières lueurs du côté de l'ouest. Maintenant les hommes dansaient, au son d'une flûte qui jouait un air de gigue.
En dansant, les baleiniers nous jetaient de côté des regards de chats, moitié timidité curieuse, moitié dédain farouche. Ils avaient de ces jeux de physionomie que les coureurs de mer ont gardés de l'homme primitif; des gestes drôles à propos de tout, une mimique excessive, comme les animaux à l'état libre. Tantôt ils se renversaient en arrière, tout cambrés; tantôt, à force de souplesse naturelle et par habitude de ruse, ils s'écrasaient, en enflant le dos, comme font les grands félins quand ils marchent à la lumière du jour. Et ils tournaient tous, au son de la petite musique flûtée, du petit turlututu sautillant et enfantin; très sérieux, faisant les beaux danseurs, avec des poses gracieuses de bras et des ronds de jambes.
Mais Yves et Goulven se promenaient toujours enlacés. Ils se hâtaient pour tout ce qu'ils avaient encore à se dire, ils pressaient leur entretien dernier et suprême, comprenant que j'allais partir. Ils s'étaient vus une fois, quinze ans auparavant, alors qu'Yves était petit encore, pendant cette journée que Goulven était venu passer à Plouherzel, en se cachant comme un banni. Et sans doute ils ne se retrouveraient jamais plus.
On vit tout à coup de ces danseurs qui se tenaient par la taille, se jeter à terre, toujours serrés l'un à l'autre, et puis se débattre, râler, pris d'une rage subite; ils cherchaient à s'enfoncer leur couteau dans la poitrine, et le sang faisait déjà sur les planches ses marques rouges.
Le capitaine à tête de fleuve les sépara en les cinglant tous deux avec une lanière en cuir d'hippopotame.
«No matter, dit-il; they are drunk!» (ce n'est rien, ils sont ivres!)
Il était temps de partir. Goulven et Yves s'embrassèrent, et je vis que Goulven pleurait.
Comme nous revenions sur la mer tranquille, les premières étoiles australes s'allumant en haut, Yves me parlait de son frère: