Vers huit heures, ce lavage devait finir, à un certain roulement de tambour. Alors, pendant que l'ardent soleil séchait très vite toutes ces choses qu'ils avaient mouillées, eux commençaient à fourbir; les cuivres, les ferrures, même les simples boucles, devaient briller clair comme des miroirs. Chacun se mettait à la petite poulie, au petit objet, dont la toilette lui était particulièrement confiée, et le polissait avec sollicitude, se reculant de temps en temps d'un air entendu pour voir si ça reluisait, si ça faisait bien. Et, autour de ces grands enfants, le monde, c'était toujours et toujours le cercle bleu, l'inexorable cercle bleu, la solitude resplendissante, profonde, qui ne finissait pas, où rien ne changeait et où rien ne passait.

Rien ne passait que les bandes étourdies des poissons-volants aux allures de flèche, si rapides qu'on n'apercevait que des luisants d'ailes, et c'était tout. Il y en avait de plusieurs sortes: d'abord les gros, qui étaient couleur d'acier bleui, et puis de plus petits et de plus rares qui semblaient avoir des nuances de mauve et de pivoine; on était surpris par leur vol rose, et, quand on voulait les regarder, c'était trop tard; un petit coin de l'eau crépitait encore et étincelait de soleil comme sous une grêle de balles; c'était là qu'ils avaient fait leur plongeon, mais ils n'y étaient plus.

Quelquefois une frégate—grand oiseau mystérieux qui est toujours seul—traversait à une excessive hauteur les espaces de l'air, filant droit avec ses ailes minces et sa queue en ciseaux, se hâtant comme si elle avait un but. Alors les matelots se montraient le voyageur étrange, le suivaient des yeux tant qu'il restait visible, et son passage était consigné sur le journal du bord.

Mais des navires, jamais; elles sont trop grandes, ces mers australes; on ne s'y rencontre pas.

Une fois, on avait trouvé une petite île océanienne entourée d'une blanche ceinture de corail. Des femmes qui habitaient là s'étaient approchées dans des pirogues, et le commandant les avait laissées monter à bord, devinant pourquoi elles étaient venues. Elles avaient toutes des tailles admirables, des yeux très sauvages à peine ouverts entre des cils trop lourds; des dents très blanches, que leur rire montrait jusqu'au fond. Sur leur peau, couleur de cuivre rouge, des tatouages très compliqués ressemblaient à des réseaux de dentelles bleues.

Leur passage avait rompu pour un jour cette continence que les matelots gardaient. Et puis l'île, à peine entrevue, s'était enfuie avec sa plage blanche et ses palmes vertes, toute petite au milieu du grand désert des eaux, et on n'y avait plus pensé.

On ne s'ennuyait pas du tout à bord. Les journées étaient très suffisamment remplies par des travaux ou des distractions.

À certaines heures, à certains jours fixés d'avance, par le tableau du service à la mer, on permettait aux matelots d'ouvrir les sacs de toile où leurs trousseaux étaient renfermés (cela s'appelait: aller aux sacs). Alors ils étalaient toutes leurs petites affaires, qui étaient pliées là dedans avec un soin comique et le pont du Primauguet ressemblait tout à coup à un bazar. Ils ouvraient leurs boîtes à coudre, disposaient des petites pièces très artistement taillées pour réparer leurs vêtements, que le jeu continuel et la force des muscles usaient vite; il y avait des marins qui se mettaient nus pour raccommoder gravement leur chemise; d'autres, qui repassaient leurs grands cols par des procédés extraordinaires (en se tenant longtemps assis dessus); d'autres, qui prenaient dans leur boîte à écrire de pauvres petits papiers jaunis, fanés, portant les timbres de différents recoins perdus du pays breton ou du pays basque, et se mettaient à lire: c'étaient des lettres des mères, des sœurs, des fiancées, qui habitaient dans les villages de là-bas.

Et ensuite, à un coup de sifflet roulé, très spécial, qui signifiait: «Ramassez les sacs!» tout cela disparaissait comme par enchantement, replié, resserré, redescendu à fond de cale, dans les casiers numérotés que les terribles sergents d'armes venaient fermer avec des chaînettes de fer.

En les regardant, on aurait pu se tromper à leurs airs patients et sages, si on ne les eût pas mieux connus; en les voyant si absorbés dans ces occupations de petites filles, dans ces déballages de poupées, impossible de s'imaginer de quoi ces mêmes jeunes hommes pouvaient redevenir capables une fois lâchés sur terre.